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DURAS (M.). Le Marin de Gibraltar. Paris, Gallimard, 1952, in-12 de 365 pp., broché, couverture imprimée de l'éditeur.

Édition originale.

Dans ce quatrième roman, Marguerite Duras narre l'errance d'un homme qui veut changer d'existence. Ayant quitté sa femme et son emploi pour s'engager sur un bateau, il rencontre une femme qui fait le tour du monde à la recherche du marin de Gibraltar, un homme qu'elle a aimé et qui a disparu. Tous deux deviennent amants et partent ensemble en quête du marin, de Sète à Tanger et jusqu'au Congo.
De facture romanesque encore classique, Le Marin de Gibraltar met en scène les principaux thèmes de l'écriture de Marguerite Duras : la quête impossible de l'amour perdu, la séparation, l'absence, les non-dits, les silences, l'errance, l'attirance pour l'élément marin...
Tony Richardson en réalisera, en 1967, une adaptation cinématographique.

Exemplaire du service de presse, comportant cet envoi autographe signé :


à Jean-Paul Sartre,
en toute amitié
Marguerite Duras.



Hypocrite ou ironique, la formule mérite d'être relevée : il semble bien qu'à aucun moment de sa vie Duras n'ait ressenti quoi que ce soit comme de l'amitié pour l'intellectuel français le plus en vue de l'époque. Même, on sait que Duras et Simone de Beauvoir se détestaient pour avoir eu le même amant en la personne de Jacques-Laurent Bost, mais aussi parce que l'oeuvre de chacune déplaisait à l'autre. L'hostilité de la compagne de Sartre vaudra notamment à Duras le refus que celui-ci lui opposa quand elle voulut publier dans Les Temps modernes. Mais si elle détestait Beauvoir, elle était loin également de ressentir de l'amitié pour Sartre. Laure Adler écrit même que "tant sur le plan philosophique qu'amical, ses sentiments envers Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir ne furent jamais tendres..." Quant à Bernard Sarrut, il dit de Duras, qu'il connaissait bien : "Elle déteste Sartre. Elle dit que ce n'est pas un écrivain. C'est un journaliste, un homme politique, un démontreur de thèse, il est tout sauf ça : un écrivain." Après la mort de Sartre, Duras déclara même à la télévision : " Des gens très très célèbres, pour moi, n'ont pas écrit. Sartre, il n'a pas écrit. Pour moi, il n'a pas su ce que c'était, écrire." (Apostrophes).
Il y a pourtant davantage dans cet envoi qu'une formule forcée d'un écrivain à ses débuts s'adressant à celui qui devenait alors le maître à penser de la France. Non seulement Sartre et Duras passeront leur vie à se croiser - dans le "Comité des intellectuels contre la poursuite de la guerre", en Algérie, en 1955, autour du journal La Cause du peuple, en 1968 et dans divers manifestes et assemblées -, mais même, certains critiques ont mis en avant une atmosphère sartrienne dans les premiers écrits de Duras, et surtout dans Le Marin de Gibraltar (lié peut-être à leur goût commun pour le roman américain).
Car c'est avant tout le rôle que Sartre assignait à l'écriture, un rôle théorique ou idéologique selon Marguerite Duras, qu'elle lui reprocha toujours - elle qui considérait sa propre écriture comme un agent de dissipation et préférait être un "maître à dépenser" plutôt qu'un maître à penser.

Adler (L.), Marguerite Duras, Paris, Gallimard, 1998, p. 178 ; Sarrut (B.), Marguerite Duras à contre-jour, 2005, p. 88 ; émission Apostrophes, présentée par Bernard Pivot, diffusée le 28 septembre 1984, sur Antenne 2.

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Illustrations

  • DURAS (M.).